Cette recherche s’intéresse à la façon dont l’émergence des problématiques environnementales conduit à une reconfiguration des conceptions classiques de l’engagement et de la politisation. Elle interroge en particulier le lien entre « individualisation » et « dépolitisation » et, plus largement, les conceptions scalaires opposant « action individuelle » et « action collective ». À partir d’observations ethnographiques et d’entretiens menés sur des terrains interconnectés (ateliers d’écopsychologie, de « gouvernance partagée », éco-lieux, mouvement Extinction Rebellion…), elle donne à voir un espace social poreux réunissant les enquêté·es autour de la notion de « transition ». Avec ce terme, elles et ils désignent l’imbrication des notions de « transition écologique », de « transition sociale » et de « transition intérieure ».
Dans l’espace de la cause environnementale, le milieu des « transitions » occupe une place originale : les transformations radicales exigées par l’urgence écologique y sont indissociables d’un travail sur l’intériorité des individus. La « transition intérieure » est ainsi posée au principe de l’engagement et du changement social. Ainsi, des techniques d’introspection (méditation, pratiques corporelles, etc.), des méthodes de communication (« communication non-violente », « analyse transactionnelle », etc.) et des formes alternatives d’organisation (« sociocratie », « gouvernance partagée », etc.) s’articulent à des modes plus classiques d’engagement militant (désobéissance civile, manifestations, blocages, etc.).
L’analyse met en évidence les modalités pratiques de production de l’intériorité dans le milieu des « transitions », et donne à voir la façon dont « travail sur soi », mobilisation et changement social s’y articulent. Elle questionne, ce faisant, les notions classiques d’engagement et de politisation. Concernant la notion d’engagement, elle propose d’en renouveler l’analyse à partir de la théorie de l’enquête de John Dewey. Elle invite à penser l’action non plus selon une logique spatialisée — opposant différentes sphères d’activité, et le « niveau individuel » au « niveau collectif » — mais selon une logique temporelle, attentive aux déplacements entre différentes lignes d’intérêt. Dans cette perspective, l’engagement ne se joue plus dans une sphère d’activité particulière (la vie publique, le champ associatif ou « politique »), mais dans le passage d’une « ligne d’intérêt active » à une autre. Quant à la notion de politisation, l’étude développe une approche inspirée de l’ethnométhodologie, attentive aux activités par lesquelles les acteurs en viennent — ou non — à qualifier une pratique de « politique ». Il ne s’agit plus, ici, d’identifier a priori des critères de définition du politique pour voir si les enquêté·es s’y conforment (par exemple, l’échelle collective d’une action, l’inscription dans le champ politique ou encore la conflictualisation), mais, dans une approche plus inductive, de relever les épreuves cours desquelles le caractère politique d’une pratique est établi par les acteurs.
Cette recherche montre comment l’irruption des problèmes environnementaux implique celle de l’intériorité dans certains milieux écologistes et militants. Elle donne à voir les explorations incertaines que mènent les acteurs du milieu des transitions pour trouver « quoi faire » face à l’imminence des catastrophes, et les enquêtes qu’ils mènent sur ce qui s’avère, dans ce contexte, soutenable.
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