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Accueil > Activités scientifiques > Activités scientifiques antérieures > Soutenances de thèses 2014

Soutenance de Simeng WANG

« Expériences migratoires au prisme des usages des soins psychiatriques. Le cas de l’immigration chinoise en région parisienne. Une enquête ethnographique en institution et dans les familles »

Jeudi 3 juillet, 14h

Jury :
Stéphane BEAUD, Professeur de sociologie à l’École Normale Supérieure (directeur)
François HÉRAN, Directeur de recherches à l’INED, (rapporteur)
Francine MUEL-DREYFUS, Directrice d’études émérite à l’EHESS
Richard RECHTMAN, Directeur d’études à l’EHESS (directeur)
Jean-Louis ROCCA, Directeur de recherches à l’Institut d’études politiques de Paris
Mahamet TIMERA, Professeur de sociologie à l’Université Paris Diderot (rapporteur)

Lieu : 45, rue d’Ulm, 75005 Paris, salle Dussane

Résumé :
Cette thèse propose une recherche sur l’usage des soins psychiatriques par les migrants chinois et leurs descendants à Paris, à partir d’une enquête ethnographique effectuée de 2010 à 2014 dans le champ médical – il s’agit d’une dizaine de services médicaux dans les secteurs public et privé de la psychiatrie française –, ainsi que dans les sphères privées de la vie des familles chinoises.

Le terme « psychiatrique » est ici utilisé au sens large, et désigne toute prise en charge en santé mentale qui relaye diverses approches, qu’elles soient psychiatriques, psychologiques, psychothérapeutiques ou psychanalytiques. Dans le secteur psychiatrique public, l’enquête de terrain a été facilitée par la position particulière de l’enquêtrice – tour à tour interprète, médiatrice et sociologue en observation. Elle a permis de collecter les matériaux d’enquête auprès des deux parties de la relation thérapeutique : les familles chinoises immigrées à Paris et les professionnels de santé, dans le moment même de leur interaction. Pour les enquêtés consultant dans le secteur privé et les professionnels de santé exerçant en libéral, je n’ai pas eu accès aux séances cliniques, de sorte que les entretiens ont été réalisés avec les différents intervenants en dehors de sessions soit en individuel soit en collectif (à l’occasion des groupes de recherche, réunions et conférences, entre autres) ils ont néanmoins permis de retracer les parcours de soin des patients et de recueillir les éléments structurant la relation thérapeutique.

L’approche ethnographique apporte ainsi un éclairage nouveau sur les logiques de recours aux soins psychiatriques, en mettant en lumière les liens entre les usages sociaux de ces soins, et les contextes de l’immigration chinoise qui influencent ces derniers. À la faveur de ce travail, les coulisses de la vie quotidienne des migrants, mais aussi celles du travail des professionnels de santé en institution psychiatrique, ont été mis en évidence. De même, les points de vue des soignés et des soignants ont pu être réinscrits dans les contextes économiques, politiques, sociaux et moraux des migrations transnationales et du système de prise en charge de la santé mentale des populations migrantes dans la société d’accueil. Au sein de ces contextes généraux, la spécificité de chaque trajectoire a toutefois été restituée. L’enquête ethnographique prend en compte la diversité des sous-groupes constituant la population des « Chinois de Paris » : intellectuels ayant immigré à Paris après les événements de la Place Tian’anmen, jeunes diplômé(e)s récemment arrivés, migrants sans papiers de la première génération, descendants issus de cette première génération ayant immigré par regroupement familial, descendants de migrants nés en France, etc.

La problématique centrale de cette thèse, la différenciation sociale dans les usages des soins psychiatriques parmi les migrants chinois et leurs descendants à Paris, a été examinée à partir d’indicateurs tant objectifs que subjectifs. Les premiers concernent la génération migratoire, le volume global du capital sous ses différentes espèces détenu par l’individu et la structure du capital. Les seconds renvoient à la perception subjective par l’individu de sa propre position sociale, avant le recours aux soins psychiatriques et à travers son usage de ces soins. Les migrants se représentent en effet différemment leurs difficultés psychologiques. Par la suite ils s’approprient et/ou se réapproprient également de façon différente le savoir psychiatrique occidental – plus précisément lorsqu’il est d’orientation psychanalytique et repose ainsi majoritairement sur l’usage de la parole.

Enfin, en insistant également sur le point de vue des professionnels de santé, cette thèse a montré dans quelle mesure les relations de soin entre ces derniers et les familles chinoises, pouvaient être appréhendées comme des rapports de force, fondés à la fois sur l’altérité ethnique et sur la distance sociale entre leurs protagonistes. La participation de l’enquêtrice aux consultations et les identités professionnelles multiples qu’elle y a endossées – interprète ou médiatrice autant que sociologue – ont permis sur ce point de préciser les logiques de la traduction linguistique, de la médiation interculturelle et pour finir de l’analyse sociologique en situation de soin. Dans une perspective plus directement épistémologique, ces réflexions ont permis de préciser les possibilités et les limites de l’intervention du sociologue sur un terrain psychiatrique : la maîtrise de la parole dans plusieurs langues et de niveaux de discours permet en l’occurrence à l’enquêtrice de jouer sur les rapports de forces multiples qui s’y jouent. Cette perspective débouche ici sur une analyse des constructions langagières dans le milieu psychiatrique, dans le contexte particulier de psychothérapies destinées à des migrants, où l’hétérogénéité ethnique et la distance sociale entre les professionnels de santé et les familles chinoises prennent une importance considérable.