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Accueil > Activités scientifiques > Activités scientifiques antérieures > Soutenances de thèses 2015

Aurélie Biard

« État, religion et société en Asie centrale post-soviétique : usages du religieux, pratiques sociales et légitimités politiques au Kirghizstan »

Vendredi 29 mai,14h

Lieu : SciencePo, salle de réunion, 3ème étage, 199 bd Saint-Germain, Paris 7e

Jury
Stéphane Dudoignon, Roberte Hamayon, Christophe Jaffrelot, Patrick Michel (directeur de recherche), Enzo Pace, Catherine Poujol, Silvia Serrano

Résumé
L’effondrement du régime soviétique a offert la possibilité aux populations éponymes de chacune des républiques centrasiatiques de réinvestir leur espace religieux, fermé pendant soixante-dix ans, et de redéfinir les références symboliques de leur identité à un niveau qu’elles n’avaient jamais connu . Ces cinq républiques doivent ainsi gérer l’expérience originale d’une domination russo-soviétique de près d’un siècle et demi conjuguée à un passé musulman soi-disant ‘redécouvert’.
Mais c’est sur le terrain politique que la signification de ce resurgissement du religieux, et notamment de l’islam, doit d’abord être recherchée : au Kirghizstan, comme dans les autres républiques d’Asie centrale, l’islam fait en effet partie des éléments de légitimation de l’identité nationale, relevant des ‘traditions’ de la collectivité. La question religieuse est intimement liée à une référence nationale et les rapports entre ces deux critères de définition collective sont complexes. Le fait national prime souvent sur le religieux. Les nouveaux États d’Asie centrale se sont « emparés de leur identité religieuse pour en faire un élément d’affirmation nationale et d’assise sociale du pouvoir politique ». La religion, de son côté, sait profiter de la mondialisation pour investir de nouveaux espaces publics et se « présenter comme l’une des matrices des identités collectives et individuelles ».
L’analyse du rôle du religieux dans les recompositions des scènes socio-politiques contemporaines au Kirghizstan, république turcophone post-soviétique, à majorité musulmane (Islam hanafî) et de tradition nomade constitue le sujet de ce travail de thèse. Quelle est l’opérationnalité du religieux dans un contexte de désenchantement du politique ? Quelles sont les fonctions contemporaines des emplois et réemplois du religieux sur une scène kirghizstanaise atomisée et éparpillée ? Signalons d’emblée que les principales fonctions contemporaines des réemplois du religieux sur le terrain politique tiennent « à la construction d’une ressource identitaire en situation de flottement des critères classiques de définition de l’identité et au soulignement d’un déficit du politique ».
Nous proposons, afin de dégager des éléments d’analyse visant à rendre compte du statut, de la nature et du rôle du religieux sur la scène contemporaine kirghizstanaise, d’explorer la triangulation des acteurs État-religion-société. Notre hypothèse est de démontrer leur imbrication intime. La religion est en effet un élément clé dans l’instrumentalisation de la nation, dans le quotidien ritualisé de la population locale et dans le rapport au politique. La place du religieux dans la société kirghize est appréhendée non comme une structure absolue avec des entités hermétiques les unes aux autres mais comme un processus qui est à la fois dynamique, éminemment hybride et imbriquant de manière intime ‘religion’, ‘politique’ et ‘identité’. Il ne s’agit, dès lors, guère d’étudier une structure mais des pratiques discursives et matérielles, individuelles et collectives, qui permettent de comprendre ces interactions qui font que le religieux ‘illustre’ les changements sociétaux profonds des sociétés postsoviétiques. Notre approche remet en cause le postulat selon lequel la religion serait dotée d’une pertinence qui lui appartiendrait en propre alors même que ce qui est décrit n’est jamais tant la ‘religion’ que les utilisations simultanées et parfois contradictoires dont elle fait l’objet . Le religieux peut en effet aussi bien servir de vecteur à une validation des constructions en cours et/ou de l’ordre établi dans la république kirghize post-soviétique qu’à leur contestation.
Ce travail de thèse s’assigne donc pour objet de se saisir des recompositions du religieux comme autant d’indicateurs et de modalités de gestion des évolutions affectant la société contemporaine kirghizstanaise, depuis l’effondrement de l’Union soviétique. L’analyse porte non sur l’offre religieuse mais sur l’utilisation qui est faite de ce religieux sur une scène kirghizstanaise traversée par les flux de la mondialisation, de la part d’acteurs, tout à la fois religieux, sociaux et économiques. Cette thèse s’inscrit dès lors dans la perpective d’une socio-économie politique de l’usage des biens symboliques . Pour ce faire, les mutations du religieux, de l’islam en particulier, sont replacées dans leur contexte politique, économique et social. Il s’agit de situer le religieux en objet dans son champ, la société kirghizstanaise de la post-indépendance, et de faire que, dans un va-et-vient constant, le champ révèle l’objet et l’objet le champ.
Cette problématique centrale (le religieux indicateur et mode de gestion) sera ici explorée par le biais de trois hypothèses principales correspondant à autant d’usages faits du religieux de la part de différents acteurs. Ces réemplois du religieux, étroitement articulés, concernent :
En premier lieu, la recharge (ou plus précisément la tentative de recharge/réenchantement), via le religieux, de l’ordre politique de l’après-indépendance, qui est à la recherche d’une légitimité nouvelle depuis l’effondrement du communisme. Le religieux est utilisé par l’État kirghiztanais et les élites républicaines pour servir de support à la ‘remise en ordre’/consolidation de l’État-nation après le morcellement violent et chaotique des années 1990 via l’exaltation et la sacralisation de la nation titulaire. Il ne s’agit pas ici de n’importe quel religieux, mais d’un religieux pensé comme irréductible à une supposée ‘voie kirghize’ ou ‘kirghizité’. Or, la place attribuée à l’islam, la religion majoritaire au Kirghizstan comme dans l’ensemble de l’Asie centrale, comme ‘religion de la nation’ est des plus problématiques. L’islam dont la portée sociale et identitaire tout comme la crainte spécifique d’une possible politisation qui remettrait en cause l’État dans ses structures effraie des élites post-soviétiques en quête d’une foi strictement nationale. La gestion étatique de l’islam s’est dès lors caractérisée par la promotion officielle d’un islam d’Asie centrale dit ‘traditionnel’ et strictement national, censée conjurer le risque présumé que cette religion universaliste ferait peser sur la stabilité des nouveaux États. L’islam sert ainsi de vecteur au Kirghizstan à l’affirmation d’une spécificité (celle d’une ‘kirghizité’ dont le ‘bon’ islam officiellement promu serait territorialisé, séculaire et adapté aux traditions vernaculaires) et comme espace de disqualification d’un ennemi politique reconstruit à des fins de légitimation du pouvoir (celle d’une supposée ‘ouzbékité’ qui serait intrinsèquement wahhabî).
En second lieu, la gestion au niveau local, via le religieux, d’une redistribution d’un rapport au sens dans une société désarticulée par les changements brutaux liés à la chute de l’État-providence soviétique. L’hypothèse principale ici est que le recours à l’islam répond à l’effondrement du contrat social soviétique en ce qu’il est étroitement intégré au tissu social kirghiz et en reflète les changements de valeurs et de normes sociales ainsi que les légitimités en compétition.
Enfin, l’établissement, via le religieux, d’un rapport renouvelé au politique et, partant, d’une quête de refondation de l’ordre politique. En Asie centrale comme ailleurs, l’islamisme politique ayant un projet d’État, cède le pas devant un néo-fondamentalisme conservateur qui veut réformer la société et les mœurs et faire revivre l’islam primitif . Ce qui est remis en cause, c’est non seulement le culturel mais également le politique. L’on assiste ainsi, chez certains mouvements comme le Hizb al-Tahrîr, un parti d’origine proche-orientale, partout interdit en Asie centrale, à une réactivation, via la rhétorique locale de l’idéal du califat, d’une utopie religieuse contestataire de l’ordre politique et économique. De son côté, le mouvement revivaliste et prosélyte, né dans le sous-continent indien, du Tablighi Jama‘at en ourdou (Jama‘at at-Tabligh, en arabe), c’est-à-dire « groupe de prédication », lequel jouit au Kirghizstan d’une large marge de manœuvre en raison de son ‘apolitisme proverbial’ , a certes « mis entre parenthèses les questions de prise de pouvoir », mais sans pour autant « écarter le but ultime de voir les musulmans partout au pouvoir ». Le Tabligh se concentre en effet sur la formation d’un noyau de fidèles ‘authentiques’, à travers les frontières, et apparaît dès lors comme un mouvement supranational qui vise à réactiver la solidarité politique des musulmans kirghiz et autres.